Eleven is when we waved goodbye
juillet 19, 2006
« Nous vivons dans les ruines du futur. »
Maurice G. Dantec, in Les Racines du Mal.
Il y a un truc avec le 11 septembre : C’est un événement magnétique. Un jalon, un point de rupture. Il attire les souvenirs, les commentaires, les points de vue en tous genres.
Je me rappelle très bien de ce que je faisais le 11 septembre. Il paraît qu’on se rappelle toute sa vie de ce que l’on faisait au moment où les plus grands faits d’actualité se produisent. Le 11 septembre, je regardais un film : “Boogie Nights”, de Paul Thomas Anderson. J’avais beaucoup aimé.
Et puis maman étaie venue et avait dit : “Tu as vu ce qui s’est passé ?” Je n’avais pas vu ce qui s’était passé. “Viens voir à la télé.” A la télé, il y avait l’image connue de la tour Nord du World Trade Center, touchée en son sommet. Comme une clope géante crachant sa sale fumée. C’était inquiétant tout de même. Un avion dans une tour, ce n’était pas commun. C’était extraordinaire, au sens propre du terme. Un accident sûrement. Le présentateur évoquait un avion, un avion de ligne. « Un infarctus dans le cockpit, probablement », me disais-je. Il était aussi question d’un éventuel attentat. Mais ça, franchement, c’était bien étonnant. Qui aurait pu planter un avion dans le World Trade Center ? Quelles mauvaises intentions auraient pu motiver une entreprise aussi violente ? Allons bon…
Plus tard, une goutte perlait sur le front du présentateur. Un deuxième avion venait se ficher dans la tour Sud, un autre sur le Pentagone, un dernier s’écrasait dans la campagne de Pennsylvanie. Tout s’écroulait. L’événement, déjà exceptionnel, devenait drame. En quelques heures, un fait historiqué s’était construit, comme un bubon qui gonfle au beau milieu d’une frise chronologique.
Les symboles se mêlaient aux bilans. La chute et son écho interminable. Les corps vaporisés dans ce tonnerre d’acier. 2986 morts. Chacune de ces victimes, chaque être humain carbonisé, chaque homme se jetant d’une des tours, chaque innocent broyé, chacuns des derniers mots glissés au téléphone : Tout était partie du symbole. Tous, dans leur dernier souffle, hurlaient le drame et l’Histoire.
Et l’Histoire, ça faisait un moment qu’on y avait pas vraiment été confrontés, aussi violemment. Il y avait pourtant eu les guerres en ex-Yougoslavie. Les croates, les serbes, les bosniaques, les monténégrins… C’était bien compliqué. D’ailleurs, les intellectuels vasouillaient. Les politiques aussi. Audacieux comme à son habitude, Bernard-Henri Levy posait avec Alija Izetbegovic. Une posture hasardeuse parmi tant d’autres. Pourtant, c’était une guerre importante. Comme toutes les guerres, c’était l’ébauche des périls à venir. Un conflit ethnique et religieux en Bosnie par exemple. 300 000 morts pour un nouveau symbole, un embryon de clash des civilisations.
Tous ceux qui ont prédit « La fin de l’Histoire » se sont plantés. Hegel s’est planté après la bataille d’Iéna. Fukuyama s’est planté après la chute du mur de Berlin. Le 12 septembre 2001, on pouvait pronostiquer qu’aucun intellectuel n’annoncerait « La fin de l’Histoire » avant un moment. Ce qui n’empêcha pourtant pas d’entendre un joli ramassis d’âneries. D’abord, il y avait les estomacs trop pleins d’acidité. Le 11 septembre, ils avaient jubilé. L’Irak de Saddam Hussein avait félicité Al Qaeda pour son opération. Plus proche de nous, le répondeur de Daniel Mermet sur France Inter nous apprenait que les américains l’avaient bien cherché. Une dame expliquait même que c’était bien joli le 11 septembre, mais qu’il fallait aussi penser aux pauvres non-américains qui allaient subir force tracas dans le métro à cause du plan Vigipirate (la preuve ici). Il y avait aussi les halucinés, convaincus d’un complot interplanétaire, d’une effroyable imposture. Ils passaient à la télé ceux-là, sur les canaux du service public. Il y avait les excités, qui se tourmentaient à chercher des coupables inattendus. Ils nous expliquaient qu’Hitl… pardon, George W. Bush était vraiment un salaud. Images à l’appui : « Tu sais ce qu’il faisait le président américain le 11 septembre ? Et ben il lisait un bouquin avec des gosses ! » L’enculé. Il pouvait pas monter dans un F-16 et niquer les terroristes, comme au cinéma ? Bref, les excités s’appelaient en général Michael Moore. Enfin, il y avait ceux qui ont toujours raison : Ceux qui s’en foutent.
J’ai peut-être tort, mais je n’arrive pas à m’en foutre. Depuis 2001, l’Histoire est au turbin. Elle nous rappelle sa vigueur à coups de bombinettes éparses. Le 11 septembre n’a rien perdu de son magnétisme. Il gronde encore de commentaires et de points de vue variés. On en fait même des films. J’ai vu celui de Paul Greengrass sur le vol 93, le dernier avion à s’être écrasé. Le film est moyen. Il vaut principalement pour sa face documentaire. Dans la salle de projection, il y avait un jeune homme, installé dans le rang derrière le mien. Au moment du second impact, plutôt habilement amené dans le film, le jeune homme a rigolé. Ce n’était pas un rire nerveux, c’était un rire idiot, malodorant. Un rire qui n’avait pas droit de cité, à ce moment précis. Un rire symbole. Et le jeune homme quittait la salle avant la fin du film. Il devait probablement avoir une carte d’abonnement au cinéma…
En septembre prochain, je serai aux Etats-Unis. A New York le 11. J’irai sûrement voir Ground Zero. Je me tiendrai sur le sol aujourd’hui poli d’une ruine toujours aussi magnétique. Juste un cratère, sur terre.