Exégèses adolescentes 2
août 18, 2006
Au collège, ma principale hantise était « d’aller au tableau ». Plutôt bon élève, j’étais un petit enfant timide. Je chérissais les professeurs adeptes des cours magistraux, statiques et ennuyeux. J’abohrrais ceux qui partageaient la craie. Souvent, les profs de mathématiques étaient les plus sadiques. Ils n’hésitaient pas à convoquer un élève au tableau pour résoudre un Da Vinci Code de fractions périlleuses. Moi, j’étais mauvais en maths. Très mauvais. J’aimais jouer avec les chiffres, mais je refusais la logique et toutes ses conventions. Ainsi j’inventais des formules et des théorèmes en forme d’alambics. Mes équations trouvaient en conséquence des issues fantaisistes dont j’étais pourtant satisfait. Sauf qu’au tableau, il est quand même mieux vu d’afficher le bon résultat. Sous peine de remontrances publiques, voire même de mauvaise note. Chaque passage sur l’estrade se transformait donc en humiliation. Et quand je sentais murir des vélléités d’appel au tableau chez un professeur, je me recroqueviillais sur mon pupitre, petit tout petit. Invisible.
Ainsi, les cours de sport représentaient une forme de récréation, pour l’excellente et simple raison qu’il n’y avait pas de tableau dans les gymnases. Néanmoins, eux aussi recelaient leurs moments de torture : Les sessions de gymnastique au sol par exemple. Inconsciente, l’Education Nationale demande ainsi aux élèves d’éxécuter roulades, pirouettes et autres saltos. Quelque directive abherante stipule certainement l’importance fondamentale pour l’enfant de « l’appréhension de son corps dans l’espace ». Mais moi, j’avais du mal à appréhender l’espace autrement que bien campé sur mes deux jambes. Alors les triple boucles piquées… En classe de troisième, il nous était par exemple demandé de prendre de l’élan sur une dizaine de mètres, de rebondir ensuite sur un trampoline avant de voler quelques secondes en d’acrobatiques cascades. Oh, certains s’en sortaient très bien. Pas moi. Quand venait mon tour, deux solutions s’imposaient. Un : Ecraser le trampoline de toutes mes forces après la course d’élan, puis espérer une manoeuvre gracieuse mais involontaire. Deux : Invoquer une blessure. J’optais pour la seconde le plus souvent possible.
Les sports collectifs me semblaient beaucoup plus confortables. En effet, pendant les matches de foot ou de hand, je choisissais le poste impliquant le minimum de contacts avec le ballon. Arrière gauche en général. Et je tenais mon poste avec application, en paix. Dans mon coin du terrain, j’attendais les actions de jeu qui venaient rarement jusqu’à ma zone. Et c’était bien comme ça. Parfois, j’osais une intrusion vers le camp adverse. A une ou deux reprises pendant ma scolarité, je marquais même un but, à la surprise générale.
Au lycée, la donne avait changé. J’étais plus ou moins débarrassé de ma phobie du tableau noir. Et les professeurs de mathématiques, conscients de ma nullité crasse et persistante, m’épargnaient en général. En revanche, les cours de sport devenaient de plus en plus problématiques. Depuis le collège, les élèves avaient grandi. Leur esprit de compétition avec eux. Les cours de sport tenaient donc lieu de redoutable épreuve de virilité. Dans les vestiaires, il fallait parler fort et fouetter les plus faibles avec son survêtement sale. Malin, je concrétisais d’habiles alliances (avec des redoublants) et résistais convenablement. Sur le terrain en revanche, mes difficultés persistaient.
Les matches de foot avaient pris une importance fondamentale. Ils étaient un petit théâtre dont les représentations avaient pour but d’impressionner les filles, assises au bord de l’aire de jeu. Il fallait se dépenser sans compter, briller par son adresse car nos petites camarades prenaient bonnes notes de chacun de nos gestes. Toujours aussi médiocre balle au pied, je trouvais quand même un moyen de m’illustrer, lors des phases de jeu les plus dangereuses. J’étais donc de tous les traquenards, tous les chocs. Dès qu’un coup franc était accordé à l’équipe adverse, je prenais immédiatement place dans le mur, la rangée de joueurs empêchant le tireur de trouver le meilleur angle de frappe. Ainsi, j’avais une chance de voir le ballon me heurter en plein visage ou dans le ventre, et d’obtenir un rappatriement immédiat au bord du terrain. Là, les filles, admiratives, me prodiguaient les plus douces attentions. J’étais le héros courageux qui n’avait pas cillé à l’heure du sacrifice.
En classe de terminale, je devais relever encore un nouveau défi. En vue de l’évaluation finale comptant pour le baccalauréat, il nous était demandé de choisir deux disciplines. Après une réflexion intense, je me décidais pour la course d’endurance et le lancer du poids. L’endurance ne me posait aucun problème. Je figurais même parmi les meilleurs éléments de ma classe, prenant tours sur tours aux redoublants fumeurs. Pour le lancer du poids, c’était une autre affaire. Très vite, je réalisais l’inconscience de mon choix. Relativement chétif, je n’avais aucune chance de propulser la boule de fonte suffisamment loin pour obtenir une bonne note. De plus, le mouvement aboutissant au jet du poids impliquait une accélérationt rotative et rapide. Pour des raisons esthétiques évidentes, la manoeuvre était strictement inconciliable avec ma coupe de cheveux de l’époque (voir Exégèses adolescentes 1). Ma cloche se transformait en toupie capillaire ridicule. Le tout ponctué en général d’un jet minable. Un jour de vigueur exceptionnelle, je parvenais à lancer le poids à un plus de deux mètres cinquante. Je sauvais ainsi l’honneur en obtenant un 9/20…
Après le lycée, je n’étais pourtant pas arrivé au bout de mes peines. A l’université, je décidais de me confronter une dernière fois aux supplices du gymnase. L’année de ma licence, je m’inscrivais donc à une U.V. de boxe française. La discipline était intéressante, elle demandant résistance, coordination et tonicité. Les dizaines de ballons pris dans la figure au lycée m’avaient doté d’une faculté exceptionnelle à encaisser les coups de poings. Et mon jeu de jambe était souvent pris comme exemple par notre professeur, qui m’avait même surnommé « la machine à coudre », tellement je tricotais bien des pieds. Tout se déroulait pour le mieux. Je prenais ma revanche avec les cours de sport, je soldais mon compte.
Le jour de l’évaluation, j’étais donc à l’apex de la confiance. Rien ne pouvait m’arriver, j’allais enfin quitter le gymnase la tête haute. Avant de monter sur le ring, je tirais au sort le nom de mon adversaire. Il s’appelait Julien. Un gros roux, peu mobile, avec une force de frappe certaine, mais qui ne devait pas me poser problème. Seul hic, Julien était grand, ce qui a son importance en boxe française. On appelle ça l’allonge : plus les bras sont longs, plus les coups sont faciles à donner. Et c’est bien l’allonge de Julien qui allait me perdre. J’avais beau lancer la macine à tricoter, rien n’y faisait, je prenais les droites et les gauches de Julien sans pouvoir réagir. Le professeur avait beau m’encourager, j’étais retranché dans les cordes. Battu, humilié, sous une pluie de poings, je laissais filer les ultimes secondes de mon tout dernier cours de sport.
J’ai obtenu l’adresse (a priori avec ton accord préalable).
Je viens de tout dévorer.
Bravo…
Tu réussis là où j’échoue, mêler le sérieux et l’intéressant à l’anecdotique finement amusant.
Encore une fois, bravo.
A bientôt.