Précis de liqueurs amoureuses
août 26, 2006
« J’estime la chasteté, la sainteté, l’innocence ; je crois au don des larmes, et à la prière du coeur. »
Michel Houellebecq
Emma avait mon âge. Elle se passionnait pour les chaises des années cinquante et les poèmes de Jacques Prévert. Elle aimait les peintures de Klimt et les belles choses en général. La décoration de son studio était mignonne, tout était bien rangé. Dans ses carnets intimes, il y avait sûrement des petits dessins de nounours et des écritures rondes. Emma vivait dans une bulle en forme de coeur. Pour ça, je l’avais tout de suite aimée.
Nous nous étions rencontrés dans un bar qui sentait la bière, un samedi soir. Emma était avec une amie, plus grande, plus blonde et globalement plus belle qu’elle. J’étais avec François et je sentais la bière. J’avais remarqué Emma parce qu’elle souriait et buvait du Coca. Mais c’est François qui s’était chargé de rapprocher nos deux binomes. Très vite, il avait concentré son attention sur la grande blonde finissant même par l’embrasser. Pendant ce temps, Emma riait à presque toutes mes blagues, ce qui me suffisait largement. A la fin de la soirée, François s’éclipsait avec sa conquête. Et moi, j’emportais le numéro de téléphone d’Emma, simplement heureux d’avoir rencontré une fille qui me plaisait.
Emma venait de Suisse. Elle avait emménagé à Paris après avoir obtenu un stage de six mois chez un designer de meubles réputé. Régulièrement, nous nous promenions ensemble dans Paris. A chaque coin de rue, je lui racontais une histoire ou lui montrais un bâtiment particulier. Toujours, elle ouvrait de grands yeux et soulignait un détail que je n’avais jamais remarqué. Emma souriait aux mendiants et s’attirait naturellement la sympathie des boulangères.
A chacune de nos entrevues, je choisissais un beau moment pour essayer d’embrasser Emma. En novembre, alors qu’un soleil froid tombait sur le jardin du Luxembourg, elle évitait ma première tentative. En décembre, elle esquivait un de mes baisers alors que nous buvions un chocolat chaud près de l’Hôtel de Ville. Et juste avant Noël, Emma tournait la tête une nouvelle fois après une balade glacée autour du Sacré Coeur. Jamais je ne lui en voulais. Au contraire même, plus Emma fuyait mes baisers, plus je comprenais qu’elle méritait ma peine et ma patience.
Un samedi soir de janvier, j’embrassais Emma sur la bouche, rue de Verneuil dans le septième arrondissement. Elle me serrait très fort contre elle et je respirais son manteau comme un trésor longtemps convoité et enfin mien. Dans ses bras, j’avais trouvé un espace où déposer mon bonheur, sans conditions. Nous dormions même blottis l’un contre l’autre. Et le lendemain, à l’heure du café, nous n’étions que sourires, les synapses saoûlées à la sérotonine. C’était franchement bon signe. Comme si le temps passé ensemble jusqu’à ce matin là avait imprimé sur notre début d’histoire une saveur encore plus raffinée. Nous étions à l’orée d’une belle histoire, c’était certain.
Ensemble enfin, nous partagions nos vies. Emma cuisinait des pâtes en forme de lettres. Pendant que je dévorais l’alphabet tout entier, elle écrivait « Je t’aime » au bord de son assiette. Je réussissais même à me faire accepter de Mimine, un chat pas très commode, le chat d’Emma. Souvent, nous regardions un film de Tim Burton avant de faire l’amour. Au moment de jouir, Emma fermait les yeux et souriait. Son corps se tendait dans le prolongement de mon extrêmité. Ensuite, elle explosait en mille morceaux puis rallumait enfin un regard apaisé sur moi. Un jour, alors que le petit matin jetait son ombre bleue dans le studio d’Emma, elle me racontait son plaisir : « C’est comme si une porte pleine de lumière s’ouvrait en moi. »
Un week-end, nous décidions de rendre visite aux parents d’Emma, à Lausanne. Nous étions tous les deux anxieux car nous allions présenter notre bulle, la soumettre à un regard extérieur. Dans le TGV, Emma s’était endormie contre mon épaule après avoir lu quelques pages d’un roman populaire de Patrick Süskind. Sur les conseils de mon frère, j’entamais pour ma part « Extension du domaine de la lutte » de Michel Houellebecq. Alors qu’Emma ronronnait contre moi, je plongeais doucement, quelque part entre Mâcon et Genève.
Notre week-end à Lausanne se passait merveilleusement bien. Les parents d’Emma formaient un couple vieillissant mais très visiblement heureux. Sa maman était enseignante, son papa ingénieur. Ils semblaient vivre en bonne intelligence. Emma retrouvait aussi Noisette, le chien aujourd’hui boiteux qui avait accompagné son enfance. La journée, nous découvrions la ville sous un beau soleil printanier. Emma me montrait du doigt les débris de fossiles incrustés dans la molasse dans laquelle est construite la cathédrale de Lausanne. Près de l’esplanade de Montbenon, elle achetait un paquet de bonbons roses, « des bonbons pour les amoureux », expliquait-elle. Sur l’emballage, il était écrit « Kiss ». De retour à la maison, la maman d’Emma s’affairait dans la cuisine, s’assurant toujours de notre confort. Son papa lui souriait derrière un journal. Il me prenait même à part pour lever un coin de voile sur sa collection de voitures miniatures de la marque anglaise Dinky Toys. Il me montrait notamment un très beau modèle de camionnette de vitrier, avec un tout petit carreau. Le soir, autour d’une soupe aux vermicelles, les parents d’Emma distillaient d’habiles conseils pour notre embryon de couple, ce qui nous faisait tous les deux rougir.
Ensuite, nous faisions l’amour en silence dans la chambre d’enfant d’Emma. Puis elle me glissait le plus sincère des « Je t’aime » avant de s’endormir. Je découvrais une extase jamais auparavant imaginée. Et sincère, j’envisageais pour la première fois d’aimer la même femme jusqu’au bout de ma vie. Cette nuit là aussi, j’achevais la lecture d’ « Extension du domaine de la lutte ». Au passage de la mort de Tisserand, je pleurais une grosse goutte de compassion, prenant garde de maîtriser mon sanglot pour ne pas réveiller Emma.
De retour à Paris, je me précipitais dans un supermarché culturel pour faire l’acquisition des « Particules élémentaires » et d’un recueil de textes et de poésies de Michel Houellebecq, intitulé « Rester Vivant ». En l’espace de quelques soirées, je dévorais les opuscules. Au fil des pages, je ne rencontrais ni publicitaires cocaïnés ni pétasses new yorkaises à gueules de diable. Non, chez Houellebecq, il n’y avait que des gens que l’on pouvait croiser dans le métro. L’auteur disséquait le ventre mou de l’humanité avec une lucidité parfaitement assurée, ce qui conférait à sa littérature une part de vérité difficilement contestable. L’ensemble était secoué de questions profondes et pertinentes : Qui sont les exclus du sexe libéré et des plaisirs constants, dans un monde où le désir et le nihilisme ont pris des formes impératives ? Comment survivent-ils ? La morale peut-elle se frayer un chemin dans le chaos ? Comment l’humanité affronte-t-elle le deuil de l’espérance de la vie éternelle, depuis que Dieu a été réduit au silence ?
Emma commençait à se montrer curieuse de mes lectures. Je lui racontais brièvement « Les particules élémentaires » et lui lisais quelques passages que j’appréciais particulièrement. Elle ricanait, comme si tout cela n’avait pas d’importance, et concluait : « Dis donc, il est cynique ton bonhomme. » Un jour, alors que nous dinions ensemble, Emma profitait d’un silence pour dire : « Je l’aime pas trop ton Houellebecq. » En cachette, elle avait commencé « Extension du domaine de la lutte », sans parvenir à en achever la lecture. Elle confessait avoir pleuré à plusieurs reprises. « On ne peut pas lire un livre de ce mec sans y laisser des plumes », avait-elle dit. Et je n’avais pas trouvé de réponse. J’étais seulement honteux qu’elle ait éclaboussé son monde de contes de fées, plus ou moins par ma faute. Légèrement courbée derrière son assiette, Emma avait alors porté sur moi un regard que je ne lui connaissais pas. Un regard suspicieux. Il vint se planter à l’intérieur de moi, là où je ne l’attendais pas. Là où il faisait le plus mal.
Nous étions maintenant ensemble depuis plus d’un an. Le stage d’Emma s’était transformé en un emploi qui correspondait parfaitement à ses attentes. Nos vies mises en commun s’accordaient harmonieusement. Néanmoins, par épisodes furtifs, je commençais à me montrer las de notre relation. Sans pour autant être capable de formuler une explication intelligible à cette mutation soudaine de mes sentiments. Emma avait beaucoup trop peur de ce que cela pouvait signifier pour me le reprocher. Mais tous les deux, nous pressentions qu’il y avait une fuite quelque part, que notre bonheur foutait le camp.
J’étais bien évidemment coupable, car l’appel d’air venait de mon côté. Dans la rue, je commençais à regarder les jolies filles avec insistance et j’imaginais ma vie sans Emma. Quand nous faisions l’amour, je peinais de plus en plus à ouvrir en elle la « porte de lumière ». Nos ébats se transformaient en rapports sexuels muets. C’était foutu et définitif. Notre amour avait perdu tout son joli ramage. Je l’avais déplumé.
Alors je quittais Emma parce que, de toute évidence, j’avais déserté notre bulle. Et je brisais son coeur comme plus jamais je n’espère briser d’autres coeurs. Après notre rupture, Emma enrageait de ne trouver d’explications à ma retraite. Plusieurs fois, elle me qualifiait de « type triste », de « coeur froid », ce qui me semblait injuste au regard de l’amour véritable que je lui avais porté. Un soir au téléphone, elle osait même un : « Tu es comme ton Houellebecq : fasciné par la merde. » Encore un fois, je n’avais su trouver de réponse.
Bien sûr, ce n’était pas sa lecture d’« Extension du domaine de la lutte », ou même la mienne, qui avait déclenché la ruine de nos sentiments. En revanche, ma fascination pour l’oeuvre de Houellebecq avait peut-être révélé à ses yeux un morceau de nuit noire qui m’appartenait. Une part d’ombre sur laquelle je ne pourrais supporter son regard.
Plus vraisemblablement, Emma s’en foutait des domaines de la lutte et des possibilités d’une île. Elle voulait seulement jouer avec son chat et être aimée en paix. En somme, Emma avait trouvé une recette pour le bonheur. Et elle s’en contentait. Alors que moi, le bonheur, je le poursuivais. Aux abois.
Souvent cassante vis à vis de la “blogosphère”, je dois dire que là, je m’incline. Loin du style Houellebecq… Mais un vrai petit bonheur de lecture en ce début de semaine pluvieux…
Vous n’avez pas honte de faire pleurer les jeunes filles ?
Tu sais, T. c’est grâce a toi que j’aime Houellebecq.
Mais je ne savais pas que tu l’aimais autant!
Je regrette aussi de ne te lire vraiment que maintenant. Je te savais doué mais pas productif!
Petit bémol : Shlomo méritait (existe-t-il encore?) une meilleure biographie.