Exégèses adolescentes 3

août 29, 2006

Par définition, on ne décide pas d’être cool. Un jour, on le devient. L’apprentissage est instinctif, un peu comme celui d’une danse par exemple. On peut s’agiter longtemps, sans être dans le tempo, sans faire les bons mouvements. On peut observer les autres, ceux qui dansent bien, sans cela garantisse aucunement la réussite. Et puis, à un moment précis, les choses se mettent en ordre, les pas s’agencent. On est entré dans la danse.

A quinze ans, je n’étais pas encore un adolescent cool. Pourtant, je faisais de mon mieux. J’écoutais de la bonne musique, j’étais même plutôt calé sur les meilleurs groupes de la vague grunge (Nirvana, Pearl Jam, Soundgarden and co.). Avec un ami, j’avais créé un groupe de hard rock ce qui devait, en théorie, augmenter de manière significative mon Q.C. (mon Quotient Coolitude). Malheureusement, j’étais ralenti par deux handicaps sérieux. Un : J’étais un bon élève. Les 16/20 en Histoire-Géo, ça plombe la crédibilité d’une rock-star. Deux : Je n’avais aucun succès avec les filles. Et une rock-star sans un essaim de groupies halucinées, c’est un rock-star ratée. En gros, j’étais mal barré pour devenir le king du lycée.

En classe de seconde, madame Ravanel, professeur d’italien, avait organisé un voyage à Venise. Par je ne sais quel hasard étrange, les élèves les plus cool du lycée apprenaient l’italien. Il y avait François, un grand type qui parlait aux filles avec une aisance profondément déconcertante. Il y avait Benjamin, le pote de François, qui  marquait des buts en rafale pendant les cours de sport. Il y avait aussi Olivia, une petite blonde au sourire niais, qui semblait tenir le rôle de muse de la bande. Et puis il y avait Louise. C’était quelque chose Louise. Elle était drôle et belle, et ça devrait suffir à la décrire. Louise était parfaite. Coup de bol : moi aussi je faisais de l’italien.
Un groupe d’une vingtaine d’élèves s’était donc retrouvés à la gare de Bercy pour prendre le train de nuit qui devait nous conduire jusqu’à Venise. Au moment de monter dans la voiture-couchette, il y avait eu un moment d’intense excitation. C’était le moment du choix des compartiments. Certaines filles se tenaient par la main, pour être sûres de ne pas être séparées. Des garçons se précipitaient dans le couloir de la voiture, pour réserver leurs places. Il n’y avait que six lits par box, alors il fallait jouer serré, choisir le bon groupe, sacrifier sans états d’âmes les demi-potes et avoir un peu de chance aussi. La composition des compartiments allait être déterminante pour la suite du voyage. C’était l’évidence même.
Pourtant, sur le quai, j’étais résigné. Parce que je ne savais pas à quelle bande me rattacher, parce que la manoeuvre me semblait aléatoire et d’une complexité extrême. C’est pour ça que j’escaladais le marche-pied du train après la quasi-totalité du groupe. Je m’installerai là où il y aurait de la place. E basta cosi.
Dans le couloir, je jetais un oeil au premier compartiment et effectuais un audit des forces en présence. C’était exclusivement des élèves de première. En tant que seconde, je n’avais aucune chance de m’y faire des potes. Je continuais donc ma route. Deuxième compartiment : Trois filles de ma classe, dont une assez jolie. Un type aux cheveux longs suspendu au porte-bagage. Et le cousin de la jolie fille, un grand brun au visage carré. Il y avait une place libre. Ce compartiment pouvait ressembler à un bon point de chute. Problème : Le costaud portait un polo de rugby. Et s’il était costaud, c’est parce qu’il pratiquait effectivement le rugby. Une des filles, pas la plus jolie, demandait alors : « Tu veux venir avec nous ? » Le chevelu sortait alors la tête par la fenêtre en hurlant un puissant « Aaaaaarrrrghhh ! » Ma décision était prise : « Euh nan, j’ai des potes qui m’attendent plus loin. » Troisième compartiment : Cinq mecs. Tout en haut, un blond filiforme qui n’avait jamais moins de 16/20 en maths. Tout en bas, Gilles, un petit gros rigolo penché sur une Game Boy. Entre les deux, des binoclards dont l’un feuilletait le magazine « Console Plus ». Enveloppant le tout, une odeur pestilentielle de poils qui poussent à toute vitesse. C’est donc mu par un instinct de survie violent que je me précipitais sur le quatrième compartiment. Je tirais la porte coulissante à moitié close. A l’intérieur, les rideaux étaient tirés et la lumière éteinte. Je ne distinguais que des masses sombres, allongées sur les couchettes. Et puis une voix dit : « Qu’est-ce que tu fais là ? » C’était la voix de François. Mes yeux maintenant habitués à l’obscurité, je pouvais opérer un rapide scan du compartiment. En haut, Benjamin et Olivia. Juste à ma droite, Louise faisant face à François. En bas, Mathilde, une petite brune qui avait ses entrées dans la bande cool, sans pour autant faire partie du carré magique. Et en face d’elle, une couchette vide. Quelque part, un super héros avait visiblement décidé de me filer un coup de main. François réitérait alors sa question. Déterminé à honorer le miracle qui venait de se produire, je prononçais la toute première phrase cool de mon existence : « Y’a plus de place dans le wagon, alors je vais squatter ici. » Ma sentence n’appelait ni objection, ni réponse. Je l’appuyais en m’écroulant de la manière la plus cool possible dans la couchette libre. François restait muet. J’avais gagné. Le Grand Gourou était convaincu. J’engrangeais 250 points de Q.C. d’un coup. Et Louise allait respirer toute la nuit le même air que moi.
Pendant le trajet, il se produisait une série d’événements étonnants. D’abord, François m’adressait la parole, et ce à plusieurs reprises. Je parvenais à glisser dans la conversation quelques mots à propos de mon groupe, ce qui semblait l’intéresser sincèrement. Je marquais un deuxième point essentiel en prétendant me débrouiller plutôt pas mal en skateboard. Ce qui était complétement faux, mais efficace. Benjamin lui se montrait moins impressionné que François. De temps en temps, il se moquait de moi en imitant ma voix qui muait. Je le laissais faire, comprenant que cette dose d’humiliation faisait partie du contrat qui permettait mon entrée dans la bande cool. En sus, François ne riait pas aux blagues de Benjamin. La protection ainsi assurée par le Grand Gourou me permettait de n’avoir que faire des moqueries de son sous-fifre. Louise, elle, ne m’adressait jamais la parole. Mais le fait qu’elle puisse parfois poser son regard sur moi était une première étape déjà considérable dont je me contentais.
C’est alors que le super héros qui veillait sur mon destin décidait de se manifester à nouveau. A un point avancé de la nuit, Mathilde venait s’installer dans ma couchette. Elle posait même sa tête sur mon ventre, en chuchotant : « Je t’aime bien ». J’étais alors immédiatement saisi d’une trouille monumentale. Primo, j’étais dans le compartiment le plus cool du train. Secondo, une fille semblait s’intéresser à moi, allant jusqu’à opérer un contact physique superficiel mais volontaire avec mon enveloppe corporelle. C’était beaucoup trop. Je passais donc le reste de la nuit pétrifié, priant mon super héros de m’oublier le temps que les battements de mon coeur retrouvent un rythme normal. Je frisais pourtant l’infarctus quand j’entendais Benjamin rejoindre Olivia dans sa couchette et pousser d’étranges râles.

Pendant le séjour, je passais la plupart de mon temps avec la bande cool. J’étais même relativement bien intégré. François continuait à s’intéresser à moi. Il me proposait même d’aller faire du skateboard avec lui, dès que nous serions rentrés à Paris. J’acceptais avec une désinvolture apparente. Tout en échaffaudant en mon for intérieur des plans pour apprendre à maîtriser une planche à roulette en moins de quarante-huit heures. Plus important, sa proposition m’assurait de continuer à cotoyer le mec le plus cool de la bande la plus cool du lycée. Alors j’étais prêt à presque tous les sacrifices, y compris celui de me rouler sur le bitume après un trick de skate loupé.
Mais, autant avais-je réussi à établir une relation cordiale voire amicale avec le roi de la bande, autant sa reine de coeur se montrait intouchable. Louise semblait vivre dans un donjon auquel elle n’aurait même pas imaginé me ménager un accès. Elle n’en était que plus désirable. Un jour, sous les arcades de la place San Marco, Louise racontait une prodigieuse histoire, tout en fumant une cigarette légère. Quelques jours avant de partir pour l’Italie, elle était allée dans une boîte de nuit. Avec un sens de la narration certain, ma madonne expliquait avoir dansé pendant l’intégralité d’une nuit sur de la musique disco. Son récit était passionnant : il regorgeait de coupes de champagne, de Djs, de filles déchaînées, de types qui ne marchaient pas droit et qui fumaient des cigares. A l’intérieur de la boîte de nuit, Louise racontait qu’il était impossible de tenir une conversation. La musique était tellement puissante qu’il fallait hurler dans l’oreille de son interlocuteur pour se faire comprendre. Ce qui, elle s’empressait de le préciser, favorisait grandement les rapprochements. D’ailleurs, Louise révélait à son auditoire captivé qu’elle avait rencontré un garçon ce soir là. Un garçon de dix-neuf ans. Dix-neuf ans ! J’imaginais alors un bellâtre avec de la moustache, de la vraie moustache dure, pas du duvet. J’étais abasourdi. Certes, mon coeur se craquelait un peu d’imaginer Louise avec un autre garçon. Mais par dessus tout, je comprenais que Louise, ma Louise, était une aventurière. Elle faisait partie de la caste avant-gardiste des jeunes gens qui vont en boîte de nuit à quinze ans. François concluait le récit en s’adressant à Lousie : « On retournera aux Planches le week-end prochain si tu veux. » C’était sûrement un code entre eux qui devait annoncer une nouvelle soirée en boîte de nuit. « Chan-mé », répondait Louise dans un verlan parfaitement controlé. J’étais conquis, mais salement amoureux.
Néanmoins, je n’étais pas contre l’idée de me consoler dans les bras de Mathilde, ma première demi conquête. Louise était encore au dessus de mes moyens, et il fallait bien que je m’exerce avant d’envisager séduire la perfection incarnée dans le corps d’une fille de quinze ans. Malheureusement, Mathilde avait l’amourette lunatique. Un jour, elle me prenait la main alors que nous visitions le Palais des Doges. Mais quelques heures plus tard, elle s’éloignait durablement de moi. Avant de me reprendre éventuellement la main au bord du grand Canal le lendemain. C’était ainsi. Mathilde décidait. Elle était avec moi quand elle le désirait. Et je n’avais pas grand choix, tout débutant que j’étais dans les affaires sentimentales.

L’avant dernier jour du voyage allait être inoubliable. Alors que nous marchions en groupe sur le pont du Rialto, Benjamin s’approchait de moi, menaçant. Jusqu’ici, il m’avait épargné, trop occupé qu’il était à évaluer le goût précis des ganglions d’Olivia. Ce jour là pourtant, Benjamin décidait de faire un tout autre usage de sa langue. Il décidait de persiffler : « Hey clarinette ! » (C’est comme ça qu’il m’appelait, rapport à ma voix pas encore tout à fait posée.) « T’as fini de te la jouer et de t’incruster avec nous ? »
C’était la pire apostrophe que je pouvais imaginer. Parce qu’elle remettait en question frontalement mon intégration à la bande cool. C’était terrible. J’allais tout perdre si je ne trouvais pas une bonne riposte sur le champ. D’un rapide coup d’oeil, je cherchais de l’aide auprès de François. Mais le Grand Gourou ne semblait pas décidé à intervenir. Il observait seulement. Plus grave, Louise était à ses côtés, attentive également à la tragédie en cours. Alors je mobilisais l’intégralité de mes points de Q.C. rudement glanés ces derniers jours. Et je formulais la réponse suivante : « Et toi Benjamin, t’as pas bientôt  fini d’incruster ton ADN dans cette pauvre Olivia ? Si ça continue, elle va nous pondre un mutant d’ici neuf mois… » Il y eut un moment de flottement pendant lequel je doutais de l’issue de la joute verbale. Jusqu’au moment où j’entendis un rire cristalin monter dans le ciel vénitien. C’était celui de Louise. Bientôt suivi de celui de François puis de tous ceux qui autour de nous avaient assisté à la scène. Pour la toute première fois, je me sentais voler doucement au dessus de la mêlée. Là haut, tout là haut, je voyais Benjamin rebrousser chemin et s’en aller penaud. Je revenais ensuite sur terre, vainqueur.

Le soir, une petite fête était organisée dans la chambre de François et Benjamin. Il y avait quelques bouteilles de bière, un peu de musique et une sélection des gens les plus cool du groupe. Docile, Benjamin me foutait désormais la paix. Plus surprenant, le chevelu aperçu dans le train au moment du départ avait obtenu un ticket pour cette petite sauterie. Sûrement grâce à ses cheveux qui, il fallait le reconnaître, constituait un gage certain de coolitude. Jean-François, c’était son prénom, allait d’ailleurs frapper un grand coup ce soir là. A un moment de la nuit, il rotait un peu de bière puis demandait : « Ca vous dit de fumer ? » Les cigarettes me dégoûtaient, malgré les points de Q.C. qu’elles rapportaient à ceux qui les fumaient. François se montrait nettement plus intéressé : « T’as du matos ? » Là, je me trouvais franchement largué, probablement à cause des bières. Néanmoins, je comprenais que quelque chose d’important se tramait, un événement exigeant toute ma concentration allait probablement se produire. Jean-François extirpait alors de sa chaussette ce que j’identifiais d’abord comme un petit bout de bois. En y regardant de plus près, ça ressemblait plutôt à un petit bout de merde séchée. Mais franchement, je ne voyais pas trop l’intérêt de se ballader avec un mini étron dans ses pompes. Surtout pour le fu…. ! Ok. D’accord. J’avais compris. C’était donc un morceau de shit. J’en avais déjà entendu parlé. Soit par des potes redoublants, comme d’une substance magique qui éveillait les sens. Soit par maman, comme d’un truc qui ressemblait d’assez près à Satan. Mais jamais je n’en avais vu. Jean-François s’affairait alors l’espace d’un quart d’heure avant de présenter un petit cône aux convives. Que fallait-il faire ? Jamais je n’avais fumé la moindre cigarette, alors un joint. Si je tirais comme tout le monde une bouffée, allais-je perdre la tête pour l’éternité ? Si je refusais, allais-je perdre mon statut de mec en voix de coolisation ? Ce qui était certain, c’est qu’il ne fallait pas entâcher mon éclatante victoire de l’après-midi. Après avoir été diablement cool face à Benjamin, je ne pouvais pas, d’un coup d’un seul, redevenir le petit garçon sage et timide que j’étais avant de monter dans le train. Il fallait que je continue à soigner mon aura naissante. Et dans le même temps, je refusais de me retrouver six mois plus tard à Katmandou, une seringue plantée dans le bras. Maman n’aurait pas supporté.
Alors, quand Mathilde me tendait finalement le joint, j’avais pris ma décision. Je faisais semblant d’aspirer la fumée, tout en prenant garde de ne rien avaler. Pour camoufler la supercherie, je simulais une toux violente en passant le joint à mon voisin. Ayant repris mon souffle, j’ajoutais même : « C’est de la bonne ! » C’était sûrement de trop, mais mes camarades semblaient de toute façon beaucoup trop occupés à lutter avec leurs neurones pour s’inquiéter de l’autheticité de ma déclaration. Très vite, presque tout le monde s’endormait même. Mathilde, les yeux mi-clos, regardait la télévision. Elle n’avait pas l’air d’humeur à me caresser la main. Et Louise, parfaitement belle et apaisée, dormait sur le lit de François. Alors je quittais la boum en fin de vie, franchement circonspect quant aux effets du shit.

Dans le couloir, alors que je rejoignais ma chambre, je tombais nez à nez avec une fille. Une assez jolie fille. Mon sang ne faisait qu’un tour. C’était Nathalie du deuxième compartiment à Paris. Elle était seule, sans son garde du corps rugbyman. Maintenant que j’étais officiellement un mec cool, je n’avais pas le droit de fermer les yeux sur cette nouvelle manifestation de mon super héros perso.
Pendant deux heures, nous discutions du voyage qui était en train de s’achever. Nathalie avait adoré Venise. Les gondoles, l’île du Lido, les vaporetti et l’église San Giorgio Maggiore. « C’est une ville si romantique », avait-elle dit. Je prenais alors mon courage à deux mains et choisissait ce moment pour embrasser la toute première fille de ma vie. Encore plus tard, après une délicieuse séance de ronds de langue, je la raccompagnais jusqu’à la porte de sa chambre, derrière laquelle ronflait son molosse de cousin. Puis je titubais jusqu’à mon lit, chancelant sous le poids de vagues et des vagues d’euphorie.

Le lendemain, alors que nous prenions le train du retour vers Paris, je choisissais sans hésiter le compartiment de Nathalie. Dans le couloir, Benjamin m’apercevait et s’empressait de gueuler : « Alors Nathalie, tu vas jouer de la clarinette ce soir ! » Très calme et définitivement cool, je décidais de laisser glisser cette mauvaise blague vers l’oubli.

Une Réponse à “Exégèses adolescentes 3”

  1. Ada a dit

    Cet imparfait flirte avec le parfait

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