Profils bas et arythmies intimes
octobre 16, 2006
C’est un matin qui va trop vite.
Comme tous ces matins qui vont trop vite, un homme costumé écrase une première clope du coin de son soulier verni. Un sourire carnassier naît tout près d’un téléphone portable. Les bouches de métro vomissent des fonctionnaires rêvant déjà le soir. Une petite femme presse le pas : ses escarpins torturés rappellent tous ces petits matins passés à se presser. Oui, c’est un petit matin qui va trop vite. Un tout petit matin qui ne peut que filer beaucoup trop vite. Un tout petit matin où les destins s’ignorent, supersoniques et vifs.
La rue fourmille. Les centres s’animent. Les réseaux se réaniment. Quelque part, un enfant ouvre un oeil sur le monde. Un couple opère l’éphémère divin de l’étreinte.
« Vite, à la douche ! », « Je suis déjà à la bourre… », « A ce soir. »
Dans une rue condamnée à fourmiller, tu montes tes yeux vers le ciel.
Ce matin, il n’y avait personne pour te baiser au réveil. Personne pour tartiner un petit déjeuner pour toi, pendant que tu frottes un pain de savon contre tes aisselles. Personne pour te souhaiter une bonne journée. Alors tu es partie parce qu’il le fallait bien. Parce que tu pars souvent comme ça, automatique, téléguidée. Mais le petit robot est plein de paradoxes. Parfois, au petit matin, les circuits de son programme interne dégoulinent doucement. Et ses yeux montent vers le ciel.
Peut-être parce qu’il n’y avait personne ce matin pour réveiller ton derme avant tes yeux. Personne pour remonter le drap sur une épaule encore chaude des mondes rêvés. Ca fait longtemps qu’il n’y a plus personne.
Alors le petit robot se met en marche. Les blessures se referment plus vite quand on est un robot. D’ailleurs, les robots n’ont besoin de personne. Les robots sont automatiques. Toi, tu es un petit robot. Un petit robot qui parfois monte ses yeux vers le ciel.
Ce n’est qu’un matin qui va trop vite. Mais tes yeux montent déjà vers le ciel.
Aujourd’hui, la vie va continuer, perfectible, implacable. Par moments, tu ne répondras pas à ceux qui t’apostropheront. Tu fermeras les yeux, souvent. Je crois même que tu soupireras. Tu vas rire douze fois aujourd’hui, petit robot. Mais tu ne riras vraiment que quatre. Le reste du temps, tu vas rêver parce que tu ne sais rien faire d’autre. Et parce qu’il faut bien occuper le reste du temps. Tu es un petit robot après tout. Tes rêves aussi sont téléguidés. Parfois, ils s’égarent. Mais ils reviennent toujours à leur point de départ. En général, c’est le moment que tes yeux choisissent pour monter vers le ciel.
Le soir, tu vides la carte de ton passé. Tu purges ton inner-self de ses mémoires. Tu craches la bile de ton être. Parce que ton disque est trop dur et trop plein, petit robot. Parce qu’il n’y a pas de mot sur la table du salon. Il n’y a pas de regards bienveillants dans lesquels s’oublier. Non. Mais tu connais la parade mon petit robot. Tu la connais par coeur. Elle est dans les récits de gueules cassées. Elle est dans les harmonies qui dissonent et qui crient, rien que pour toi. Ta parade est dans ce coup de poignet, dans ce trait qui te perd. Mon petit robot, il a fallu que le soir vienne pour que tu te réveilles enfin.
Là, je t’ai vu technologique, décompressée et vraie, perdue dans les pages qui tournent, dans les boutons qui font « Play », dans les clics introspectifs. J’ai vu tes yeux se poser sur la nuit d’un jour passé beaucoup trop vite.
Repose toi maintenant petit robot. Essaie de rêver encore un peu. Reste bien au chaud. Oublie s’il te plaît. Abandonne.
Demain, je voudrais te voir au petit matin. J’aimerais voir tes yeux monter vers le ciel, mon petit robot.
J’aimerais souffler dans ton oreille. J’aimerais te réveiller pour la première fois.
A quand un nouvel article ? vivement en tout cas !
“17. avril 2005 22:09:18″
You leave in the morning
With everything you own
In a little black case
Alone on a platform
The wind and the rain
On a sad and lonely face.